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1/12/20268 min read








DISCOURS FRANÇAIS : LETTRE DE TURGOT A LOUIS XVI
Copie qui a obtenu à la distribution du Concours Général du 10 Août 1868 le premier prix (des nouveaux) en rhétorique.
DISCOURS DU MINISTRE TURGOT A LOUIS XVI
En apprenant sa Révocation du Ministère.
SIRE,
Je viens de recevoir, signé de Votre Majesté, l'ordre qui me révoque de mes fonctions. Avant de quitter le ministère, et de m'enfoncer dans la retraite d'où je suis résolu à ne plus sortir, j'ai voulu vous écrire une dernière fois; non pour protester contre votre décision (quand le roi a parlé, le devoir du sujet est d'obéir), mais pour vous assurer de mon dévouement, et pour vous dire que ma dernière pensée en quittant la cour sera une pensée de reconnaissance, comme ma première parole en y arrivant a été une parole de remerciement.
Comment pourrait-il en être autrement? Je dois tout à Votre Majesté, et je ne suis rien que par elle. C'est elle qui m'appela, il y a vingt mois, au sein de ses conseils, et fit un secrétaire d'Etat d'un obscur intendant de province. Cette faveur, rien ne me la faisait espérer. Je ne tenais point à ces grandes familles des Colbert, des Louvois, des Phélippeaux, des d' Argenson, où depuis Louis XIV, les rois ont, presque toujours choisi leurs Ministres. J'étais inconnu à la cour, et sauf quelques amis sans influence, personne ne s'intéressait a cet intendant de Limoges qui n'avait pour titres que son amour du bien public, et pour recommandation que les quelques réformes que, dans des circonstances bien difficiles, il avait introduites dans l'administration de ses généralités. Ces réformes attirèrent alors l'attention de Votre Majesté. Elle cherchait un ministre honnête et sage qui l'aidât dans ses projets pour le bonheur de son royaume: elle crut le trouver en moi. J'ignore si Votre Majesté a changé depuis de sentiments; pour moi, la bienveillance qu'elle me témoigna alors ne s'effacera jamais de mon esprit, et ma reconnaissance survivra à tous les coups du sort, à tous les changements de ma fortune.
Je me rappelle encore, Sire, l'accueil bienveillant que vous me fîtes, le jour de mon entrée au ministère. Admis en présence de Votre Majesté, et ne sachant comment vous remercier dignement de ce que vous aviez fait pour moi, Je vous exposai mes plans de réformes et les moyens sur lesquels je comptais pour les exécuter. Votre Majesté daigna m'écouter avec attention, et pendant que les courtisans s'étonnaient de voir un roi s'occuper avec son ministre des affaires de l'Etat, elle me promit sa protection et m'assura qu'elle avait en moi une entière confiance. -Cette confiance, Sire, que vous m'accordiez, dès le premier jour, vous me l'avez continuée pendant toute la durée de mon ministère. Combien de fois, lorsque les clameurs de mes ennemis montaient jusqu'à vous, ne leur avez-vous pas imposé silence ! Combien de fois, lorsqu'on m'accusait autour de vous, n'avez-vous pas pris ma défense! Combien de fois n'avez-vous pas mis votre formule du « bon plaisir » au bas de ceux de mes projets qui soulevaient le plus les mécontentements de vos courtisans !
Je ne crois pas, Sire, qu'on puisse trouver dans mon administration rien d'indigne de l'estime que vous me témoigniez alors. A mon entrée au ministère, le crédit de la France était tombé; je l'ai relevé. Les finances de l'Etat étaient épuisées, les coffres du trésor étaient vides ; six mois d'économie ont rétabli les finances et rempli les coffres. Le commerce de la France languissait, gêné par mille barrières; il est maintenant dans une voie de prospérité. L'industrie souffrait de toutes les entraves, de tous les règlements qui lui étaient imposés; je l'en ai affranchie. L'impôt frappait inégalement tous les citoyens, léger pour les riches, lourd pour les pauvres ; J'ai essayé de le faire porter également sur tout le monde.
Pour les paysans, j ai supprimé la corvée; pour les commerçants, j'ai décrété la liberté du commerce des grains; pour les fabricants, j'ai supprimé les jurandes et les maîtrises. Je ne me suis pas arrêté là, et j'ai étendu mes soins aux questions les plus délicates, La France souffre encore du coup que lui a porté la révocation de l'édit de Nantes, cet acte funeste de la politique du Grand Roi, qui a transporté à l'étranger, Sur le pont des vaisseaux protestants, la moitié de nos finances et les secrets de notre commerce. Pour éviter de pareils désastres, mais surtout dans un intérêt de justice, je voulais assurer à tout le monde le maintien de la tolérance religieuse, rendre aux réformés l'existence civile dont on les a privés par la suppression des « mariages protestants » et leur accorder le droit de croire et de penser en liberté. J'eusse voulu de même fonder un vaste système d'éducation nationale, de façon à rendre tous les citoyens dignes d'exercer les droits politiques qui leur sont dus et dont ils jouiront sans doute un jour.
Ce qui m'encourageait dans toutes ces réformes, c'était la pensée de travailler pour le service de Votre Majesté. -Je voulais rendre votre règne glorieux; je voulais voir la France grande et prospère au dedans, pour la voir forte et respectée au dehors: Je voulais assurer le bonheur de tous vos sujets, sûr d'être suivi dans cette voie par le roi qui a commencé son règne en supprimant le « droit de joyeux avènement. » Avec votre appui, je ne désespérais pas de venir à bout de toutes les résistances qui accueillent toujours les meilleures institutions. Je me disais qu'il était temps que la France prenne en politique, à la tête des Nations, le rang que lui ont donné la gloire de ses guerriers et le génie de ses écrivains ; j'aurais voulu voir la France grande par les lois sous le règne de Louis-le-Juste, comme elle était grande par les armes, sous le règne de Louis XIV.
En formant tous ces projets, je ne m'aveuglais pas sur les obstacles que je trouverais à les exécuter, mais la pensée d'être utile au plus grand nombre me soutenait. Ce dévouement à la cause publique, et mon désintéressement bien connu dans les questions personnelles n'ont pu empêcher les haines et calmer les colères de ceux qui avaient intérêt à me perdre. J'ai vu s'élever contre moi tous ceux qu'atteignaient mes réformes. La noblesse et le clergé se sont déchaînés contre le ministre audacieux qui rachetait les droits féodaux et supprimait tous les privilèges. Le parlement a essayé de m'accabler sous ses « remontrances » ; ceux mêmes que favorisaient mes réformes ne les ont accueillies qu'avec défiance ou m'en ont su mauvais gré.
L'exemple a vite gagné tout le monde: M. de Maurepas, après m'avoir soutenu longtemps, m'a retiré son appui, et a retourné contre loi l'arme puissante de ses épigrammes. Je me suis trouvé seul, sans autres défenseurs que quelques économistes qu'on accuse d'être des esprits faux, et quelques honnêtes gens qu'on n'écoute pas... Je me trompe: dans la défection générale de la cour et de la ville, Votre MaJesté du moins m'est restée fidèle. Les courtisans ont en vain lutté de toutes les façons pour m'enlever votre appui; après tant d'efforts, s'ils ont réussi à obtenir de vous l'ordre de ma révocation, ils ont dû renoncer à l'espoir de m'ôter votre estime; et aujourd'hui encore, en signant mon renvoi, vous avez répété sans doute ce que vous me disiez un jour en présence des courtisans : « Monsieur Turgot, il n'y a que vous et moi qui aimions le peuple. »
Puisse, Sire, cette estime que je regarde comme la meilleure récompense de mes services passés, me consoler encore dans ma disgrâce présente ! Puissiez-vous continuer de me défendre, comme vous avez fait jusqu'ici, contre les attaques dont je suis l'objet! -Je sais que ma chute sera accueillie avec joie. Vous allez entendre s'exhaler avec plus de force quo jamais, le chœur de malédictions que ma présence a été impuissante à contenir. On vous montrera, sous leur jour le plus sombre toutes les mesures que j'ai prises, et on vous demandera de les abolir, On vous dira que j'ai violé les lois divines et humaines en voulant donner à tous les citoyens, la liberté des opinions, l'égalité des droits et des charges, On vous dira qu'en proclamant la liberté du commerce des grains, et en favorisant entre les peuples le libre échange des produits de l'industrie, j'ai voulu affamer le peuple et ruiner la France.
N'a-t-on pas mis déjà sur le compte de mon administration les mauvaises récoltes de ces dernières années, et les appréhensions qu'elles ont fait naître, ranimant tous les préjugés populaires, ne viennent-elles pas d'exciter à Paris des émeutes sanglantes ? Combien de temps ces préjugés, combien de temps ces accusations trouveront-elles de l'écho? Je l'ignore; mais heureuse la France si, dans cent ans, elle est revenue à des idées plus justes, et comprend que l'avenir de son commerce est dans la liberté des échanges entre les peuples !
Pour moi, Sire, je suis si convaincu de la vérité de toutes ces doctrines que je ne doute pas qu'avant un siècle, elles n'aient trouvé partout leur application. L'opinion publique, qui m'est contraIre maintenant, rendra alors justice a mes projets. On reconnaîtra que je jugeais sainement la situation, quand je pensais que le temps des réformes était arrivé et qu'attendre plus longtemps à les mettre en pratique, c'était risquer d'en perdre tout le fruit. Il en est, Sire, des idées comme des torrents qui descendent des montagnes dans la saison des avalanches. Rien ne peut les arrêter.. et les digues qu'on leur oppose ne font qu'en précipiter le cours. Quand un besoin de réforme se fait sentir, il faut le devancer ou le suivre; si on le combat, on risque d'en être écrasé.
Sire, vous m'avez accoutumé, pendant toute la durée de mon ministère, à vous parler avec franchise; accordez-moi ce privilège une dernière fois. Un homme dont le talent a exercé dans notre siècle une immense influence, Monsieur de Voltaire, écrivait récemment ; « Autour de moi tout me présage une révolution; nos enfants verront de belles choses. » Je crains, Sire, que la dernière partie de cette prédiction ne se réalise pas. Une révolution est toujours violente, et la violence est toujours mauvaise.
Mais il n'en est pas moins vrai, Sire, que la France est menacée d'un bouleversement général. Le tiers-état, après tant d'années d'abaissement relève la tête, et prête l'oreille aux paroles des philosophes qui lui parlent de ses droits. La noblesse et le clergé, quoique attachés à leurs privilèges, en reconnaissant l'injustice, et leur porteront peut-être les premiers coups. L'opinion publique demande à grands cris des réformes. Si on les lui refuse, elle les prendra de force, et la France sera exposée sans défense à toutes les calamités.
C'est à conjurer ces malheurs qui nous menacent que j'ai consacré le temps de mon ministère. On m'accuse à la cour de perdre la monarchie, mais le temps décidera, si, loin de la perdre, je ne l'ai pas servie. Le temps, Sire, est un juge impartial de tous les débats. Entre ceux qui conseillent au roi une résistance déraisonnable à toutes les demandes de l'opinion, et ceux qui le poussent à prendre l'initiative des réformes nécessaires, la postérité prononcera. Elle aura, pour porter son verdict, toutes les pièces à l'appui: à côté des faits, elle verra les résultats.
Puissent ces résultats ne pas trop me donner raison! Puissiez-vous en devancer l'enseignement, en faisant aux réformes la part que la France réclame et que la justice conseille! Puissiez-vous trouver dans les ministres gui me remplaceront des hommes aussi dévoués que moi au bien de l'Etat et à la personne de Votre Majesté ! .C'est ainsi seulement que vous pouvez conjurer le malheur qui menace la royauté, et qu'aux prédictions funestes de votre aïeul s'écriant: « Après moi le déluge! » Vous pourrez répondre: " J'ai construit l'arche qui nous a sauvés. "
E. RÉVEILLAUD.
(SAINT-JEAN-D'ANGÉLY) E. LEMARIÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, RUE DE L'HORLOGE, 11 (1868.)
NDLR : Le correcteur orthographique de Microsoft peut aller prendre des cours de français chez Eugène Réveillaud !