Le discours des noces d' or

Le discours des noces d' or e' Eugène et Berthe, en 1923

Eugnène Réveillaud

1/12/20266 min read

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Eugène Réveillaud

Jubilé du 17 Juillet 1923

(version provisoire à relire )

« Lorsque je serai vieux, lorsque vous serez vieille ... »

Ce vers souvent cité m'est resté dans l'oreille:

Après le bon Ronsard, avant l'un des Rostand,

J'ai dû te l'adresser, ma Berthe, dans le temps,

Car, au jours de l'alerte et riante jeunesse,

Il m'est bien advenu de parler de vieillesse ...

Mais ce « lorsque ... » évoquait un futur si lointain

Qu'à peine embrumait-il l'horizon du matin

Flambant, ou, des frissons de l'amoureux délire,

Palpitaient, sous mes doigts, les cordes de ma lyre ...

Certes, il était des gens de nous, des Vieux,

Mais pourrions-nous jamais être ridés comme eux ? ...

Que de temps il faudrait pour ces métamorphoses

Qui prennent à nos yeux leur flamme, aux joues leurs roses,

Aux cheveux leur blond d'or, aux lèvres leur carmin,

La souplesse à la taille et la grâce de la main,

En gravant sur tout l'empreinte délétère

De l'Age qui détruit, enlève, mine, altère ! ...

Mais les jours ont passé, leur compte s'est rempli ;

L'horoscope brumeux, lointain, s'est accompli,

Nous sommes maintenant, - appuyés l'un sur l'autre.­

Toi, la vieille Grand'Mère, et moi: le vieil Apôtre.

La neige des hivers poudre tes cheveux blancs;

Mon « train de sénateur» est devenu plus lent.

Quand on parle de nous, on dit « Ces vénérables ... »

C'est aux places d'honneur qu'on nous fait seoir au tables.

Aujourd'hui cet honneur est plus flatteur encor:

Enfants, parents, amis, fêtent nos noces d'or.

Des «Noces» t Mot charmant, l'un des plus beaux du monde,

Par tout ce qu'il rappelle et contient! Joie profonde!

Conjonction des coeurs qu'unit, mieux qu'un serment,

L'amour de l'Epousée à celui de l'amant ! ...

Nos «Noces» ! ... Oui vraiment, nous les voulons joyeuses.

Marquons d'un laurier d'or cinquante années heureuses!

« Heureuses» ? - Je m'arrête et songe. En cinquante ans

Que de jours ont passé! Que de crises! D'instants

Divers, heurtés! -les uns ... oui ! bons en sommes.­

D'autres, lourds de soucis, traversés de fantômes ...

Plein accord sur le fond; des querelles parfois,

Sur des points de détail, ou l'on grossit sa voix,

Pour imposer ses vues à la femme rétive

Dont le jeu de la lutte aigrit l'âme ou l'avive.

On se dispute; on s'aime; on se cabre; à tout prendre

On s'adore, et l'on sait qu'on ne peut se déprendre

L'un de l'autre, et qu'on est nécessaire au commun

Bien-être du foyer, de la race, et qu'aucun

Fil de cet union des coeurs, des corps, des âmes,

Ne pourrait, sans malheur, s'abstraire de la trame ...

Aussi, plus l'on vieillit, et plus les volontés

S'accordent dans le calme et la sérénité.

Mais le bonheur, s'il vient du cœur, s'il a sa cause

En nous, dépend aussi, pour une part, des choses

Du dehors ... Et de là nous viennent des tourments

Durs parfois ...

Or, je songe aux noirs événements

De la terrible Guerre où, près de cinq années;

Les forces de l'Enfer semblèrent déchaînées,

Où des laves de feu passèrent sur nous tous,

Où nul bonheur privé ne put braver les coups,

Qu'assénait, dans l'émoi des mortelles alarmes,

La fortune inconstante et cruelle des armes !

Quand le sort de la France était enjeu, quant tout

Menaçait de crouler, comment tenir debout?

Oui, sans trêve, - dans ces longs mois d'années terribles, -

Nos coeurs furent dolents, passèrent par le crible ...

Plus heureux que beaucoup dans ces sanglants conflits,

Du moins la mort brutale épargna nos trois fils ;

Mais nous avons senti, comme s'ils étaient nôtres,

celle de leurs amis, frères d'armes ... tant d'autres 1. ..

Quel gouffre dévorant 1. .. Nous en sommes sortis

« Tout meurtris, mais vainqueurs, vainqueurs mais tout meurtris ».

Je ne m'excuse pas de ces ressouvenances,

Ni d'évoquer ici ces sauveurs de la France ...

Place à ces glorieux morts vivants, morts amis !

Qu'aux banquets de famille ils soient toujours admis!

Leur présence invisible auréole nos fêtes:

Et comment acquitter, vis-à-vis d'eux, nos dettes?

Oui, quelle gratitude, après l'âpre succès

De leur effort, s'impose à tous les coeurs français!

Mais quels appels nouveaux, sortis de nos blessures,

Commandent des devoirs sacrés, des forces sûres !

Or, c'est par vous surtout, -jeunes, - bourgeois bénis,

Que ces devoirs nouveaux, demain, seront remplis ...

Est-il sommet si haut de l'effort que ne puisse

Gravir jeunesse ardente et prête au sacrifice?

Nous n'aurons, nous les vieux, de vos gestes épris,

Quà vous regarder faire et décerner les prix.

Donc je te puis chanter, Vieillesse, qui nous laisse

Cueillir les fruits mûris à l'arbre de sagesse,

Tout en ouvrant pour nous, sur le champ du bonheur,

L'avenue du repos, après un long labeur.

Tant d'autres t'ont maudite, « Ô vieillesse ennemie! »

Pour nous, jusqu'à ce jour, tu t'es montrée amie ...

Sans parler d'autres biens et dons inattendus,

Pour ton apaisement, que de lots te sont dus !

Ne te devons-nous pas d'avoir vu la Patrie

Dont, près de cinquante ans, la gloire fut flétrie,

Reprendre, sous nos yeux et ceux de l'univers ...

Etait-il plus beau thème à m'inspirer des vers ?-

Cette place d'honneur que l'Allemagne avide

Prétendait lui ravir de sa poigne homicide?

Dieu nous donne, par toi, de voir nos sept enfants ...

(De faire leur éloge ici je me défends). ..

Et nos petits-enfants: Ninand, Thérèse, Odile,

Isabelle à l'œil noir, si souple et si mobile,

Et ma forte Suzanne, experte en tous les arts,

De la natation à l'omelette au lard;

Et Raoul l 'Eclaireur, pour qui le bon Homère

Et Virgile bientôt n'auront plus de mystères,

Témoins maint accessit de latin, prix de grec, -

Et qui chevauche en plus, sans craindre aucun échec,

Géographie, histoire, algèbre, astronomie,

Cartes et dominos, sports, physique, chimie,

Prêt à tenir, demain, toute sorte d'emplois:

Caissier, agriculteur, planteur, marchand de bois.

Et c'est toi, mon grand Claude, épris d'art, de critique,

De chartes et de sports, mais aussi, né pratique

Sachant le prix du beurre et craignant de manquer,

Prompt à tous les efforts pour d'honnêtes acquêts.

C'est enfin toi, mon Pierre, aspirant diplomate

Ou, qui sait? Proconsul chez le Hun, le Sarmate,

Avocat au Maroc ou, comme au temps romain,

Tenant, pour honorer le Droit, la toge en main ...

Qu'adviendra-t-il de vous, enfants, quelles carrières

S'ouvriront à vos pas et choix ? Quelle barrières

Pourront, contre vos grés, vous barrer le chemin ? ..

Dites-vous que c'est Dieu, là haut, qui tient en main

Le fil de votre sort, comme Il tient tout empire

Et Souverain pouvoir sur tout ce qui respire.

Et maintenant, mettons la bonde à ce déluge

De vers, sans vous forcer à chercher refuge

Contre le bâillement! Or,- pour finir par toi,

Reine de ce banquet dont on m'a fait le roi,-

Que te dirai-je encore, âme chère entre toutes,

Mais qui, par dessus tout (je le sais trop), redoutes

D'être mise en lumière, en éloge, et qui crains

- Perle fine cachée au fond de son écrin -

D'être complimentée en prose comme en rime,

Et dont l'œil suppliant, comme d'une victime,

Me dit : « Assez! Conclu! Fais vite! Laisse moi! »

Soit! Je veux mettre vite un terme à ton émoi,

Froisser tes sentiments te serait un supplice.

Donc, je te veux heureuse et je quitte la lice,

Non sans t'avoir pourtant dit un mot, mot très doux,

Et ce mot, c'est encor ce vieux verbe: « Aimons - nous! »

Comme nous l'avons fiat, sans toujours nous le dire,

Continuons, Amour, d'agir sous ton empire,

Et que, pour le surplus, soit fait à notre égard

Le vouloir du Très Haut 1. .. Nous eûmes riche part,

Sans mérite du nôtre, et sans reconnaissance

Suffisante, aux bontés que sa grâce dispense.

Laissons pour l'avenir comme dans le passé,

Sa Providence agir, et qu'il nous soit assez

De penser qu'il nous garde et, le premier, nous aime.

C'est lui qui sur la tête a mis le diadème

De « Kyria,l'élue » ; et c'est Lui qui saura,

Jour après jour, fournir aux dons qu'Il nous fera.

Devant nous l'avenir peut être sans tristesse,

Sans maléfice à craindre et sans flèche traîtresse.

Car, quoi ? Maladies, mort, ont perdu l'aiguillon

Pour ceux dont le Christ vainqueur a fait rédemption.

Dés lors, pour tout le temps à venir, nos journées

Seront des noces d'or ainsi que nos années ...

Quand tu sera très vieille et moi très vieux

Nous défierons encore le destin envieux,

Car nous avons tous deux la clé de la Fortune

Supérieure au temps, aux phase de la Lune,

A tous éléments conjurés, à la mort,

Le secret des secrets, le trésors des trésors ...

Oui, ce jour entre tous culmine; c'est un faîte,

Ce banquet de famille avec sa joie honnête ...

Le diable est sous nos pieds avec toutes ses dents.

Sous nos pieds mélusine et ses enchantements.

Un mot suffit, le mot des tendresses divines,

Pour guérir tous les maux, passer sur les ravines

Et les gouffres, sans choir, montant vers l'azur bleu,

Et dans l'ascension de nos âmes vers Dieu ...

Ce mot, - moins murmuré qu'entendu, - c'est merveille,

Ce mot des jeunes coeurs vibrant à notre oreille,

Nous l'entendons encor, nous l'entendrons un jour

Sous l'astre du berger qui jamais ne sommeille,

Quand nous ne serons plus ni moi vieux, ni toi vieille,

Joints, aux noces du ciel, dans l'éternel Amour!